"Quand je suis arrivé le 1er avril 1969 comme chef de cantonnement de Bouillon, le point de vue de la Saurpire, créé en 1936 par le Ministère des Travaux Publics à l'occasion de l'établissement de la route Dohan - Mortehan, était indiqué au parking par une plaque de signalisation sur laquelle était inscrit "Point de Vue".
Un facétieux avait écrit à la main - on ne taguait pas encore à l'époque ! - "Rien à Voir". Effectivement, dans cette côte de Semois, les sapins plantés en 1943, durant la guerre, (c'était le moyen utilisé par la commune de Bouillon pour empêcher la déportation des ouvriers vers l'Allemagne), avaient poussé et l'on ne voyait plus la rivière barrée par la roche de la Saurpire. En accord avec le bourgmestre, Mr Uselding, je demande au garde du triage, A. Goffin, de marquer une dizaine de bois en face du banc et de les proposer à l'exploitant forestier voisin qui est occupé à façonner quelques chablis dans les environs. Mais celui-ci refuse de reprendre ces bois au prix proposé qu'il trouve excessif car leur exploitation dans la pente est trop difficile.
Un dimanche après-midi, je décide de solutionner le problème en m'occupant de la dizaine d'épicéas marqués, de manière à restaurer la vue. Muni d'un braquet, je grimpe sur chaque arbre l'un après l'autre et je tire trois traits de scie de part et d'autre du tronc, à I2 m de hauteur, en laissant quelques verticilles de branches vertes pour que les arbres ne meurent pas avant leur exploitation. Ces traits sont orientés perpendiculairement aux vents dominants de sud-ouest.
Un matin de tempête, je me rends à la Saurpire avant d'aller au bureau et...miracolo ! , le point de vue est restauré. On revoit enfin la roche de la Saurpire en face de la noue et toute la perspective du Maka, à l'embouchure du ruisseau des Aleines. Les maisons des Hayons brillent au soleil du matin. Toutes les têtes d'épicéas coupées gisent sur le sol.
Arrive l'année 1977 de la fusion des communes. Le collège échevinal de Bouillon, avec à sa tête le bourgmestre M. Brasseur, me charge d'établir la carte des promenades du Grand Bouillon, en collaboration avec R. Danloy, de Poupehan. Pour y faire figurer les points de vue, il faut qu'ils soient dégagés.
Or, à peu de distance en aval du site de la Saurpire, il y a deux rochers proéminents, en face de la noue de la Saurpire : le premier, à la verticale de la Semois, le second, un peu plus en retrait, donnant une vue plus restreinte, juste en face de la noue.
Je propose donc de "touristifier" le magnifique massif rocheux en le balisant au départ du chemin forestier distant de moins de cinquante m.
Pour mettre ce rocher en valeur, il faut enlever les broussailles qui poussent dans la pente de la roche, ce que je réalise sans mal avec corde de rappel et serpe.
Mais pour accéder au rocher et baliser l'itinéraire, il faut enlever une ligne d'épicéas de 34 ans pour bien marquer le passage.
J'explique au garde que cette ligne enlevée sur une trentaine de mètres facilitera le passage des débardeuses pour sortir les éclaircies dans un peuplement tellement en pente qu'à cet âge avancé aucune éclaircie n'a encore été vendue. Je lui fais bien comprendre que c'est la première roche, en venant de la route, qui doit être aménagée.
Quelque temps après, je passe à cet endroit et je constate que le garde est venu de l'autre côté, par le bois du Libehan, au nord, et a dégagé la première roche en venant de là, celle qui fait face à la noue. Pour lui, cette roche constituait un point d'observation important de la pêche qui se pratique illégalement sur les berges de la noue où la pêche des géniteurs de brochets et de perches est interdite.
Il est alors retourné sur place et a marqué la ligne comme convenu. C'est ainsi que, une fois les arbres marqués dans les lignes et enfin vendus et exploités, le tourisme bouillonnais a pu disposer de trois points de vue aménagés pour le prix de deux.
Ma récompense, je l'ai eue aussitôt après, lorsque le peintre.
Ingrid LEDIN est allée faire le tableau du panorama de la Saurpire, dont la toile est admirablement mise en valeur dans la boulangerie de la rue du Collège à Bouillon.
Petite cerise sur le gâteau, quelques années plus tard, l'on faisait à cet endroit une démonstration de téléférage, c'est-à-dire de débardage des grumes d'épicéas par cable porteur et la première éclaircie systématique était réalisée, enfin, dans le peuplement de près de 4O ans.
La photo est prise de la roche d'aval, à la vue restreinte, vers la roche d'amont, la première, la plus verticale. Elles ne sont séparées que d'une cinquantaine de mètres. Les commandos s'en servent pour faire des exercices de death ride. Elle est située sur le territoire de Bouillon, en face des bois communaux d'Auby, à Renauvanne, où se trouve le chêne du Petit Roux, près de l'antenne GSM. Plus en amont, mais invisible d'ici, c'est la grotte St Remacle" Jean-Etienne Hallet